Dans le cadre des célébrations du cinquantième anniversaire de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), Afrikajom Center organise à Dakar une conférence préparatoire à la conférence régionale les 24 et 25 février 2025. Placé sous le thème évocateur : “La CEDEAO, 50 ans après : changer ou périr”, ce rendez-vous constitue une étape cruciale dans l’élaboration d’une vision prospective pour l’avenir de l’organisation régionale.
“Il y a un problème de crédibilité de la Cédéao à ce niveau”, soutient Alpha Omar Ba
La rencontre a d’ailleurs vu la participation d’anciens ministres, des universitaires, des jeunes, des acteurs de la Société civile, des hommes politiques, des militaires, d’activistes, des observateurs électoraux, des journalistes et entre autres. L’objectif est clair, dira le fondateur du Think tank Arikajom Center.
Un demi siècle après sa création, la CÉDÉAO fait face à des critiques acerbes de la part des peuples qui ne s’y retrouvent pas, ont souligné plusieurs participants hier à Dakar lors du pré colloque tenu dans le cadre du cinquantenaire de l’organisation
Selon Alioune Tine, c’est de mobiliser les États, la société civile, les diplomates, les jeunes, les talents, le secteur privé… autour d’une opinion ouest-africaine qui pèse sur les décisions de la Cédéao et sur la construction de ce qu’on a appelé la Cédéao des peuples ; et définir ensemble les voies de sortie de crise. Ainsi, les intervenants ont unanimement reconnu que l’organisation sous-régionale est confrontée, un demi siècle après sa création, à des défis et non des moindres. Mamadou Moustapha Seck, représentant du Ministre des Affaires étrangères et de l’Intégration africaine ne dira pas le contraire. Selon lui, les défis de la CEDEAO sont, entre autres, liés à l’insécurité, à l’instabilité politique, à la libre circulation des personnes et des biens, aux coups d’État militaires, à la guerre informationnelle, mais aussi et surtout à la sortie des pays de l’AES (L’Alliance des États du Sahel : Mali, Burkina Faso et le Niger).
Mathias Hounkpe : “Les difficultés majeures de la CEDEAO sont surtout liées à l’application de ses textes et l’utilisation de ses instruments”
Le Directeur régional de la Fondation internationale pour les systèmes électoraux du Gabon, Mathias Hounkpe de renchérir en ces termes : “Les difficultés majeures de la CEDEAO sont surtout liées à l’application de ses textes et l’utilisation de ses instruments.” Selon lui, le mécanisme d’Alerte Précoce, l’un des meilleurs en Afrique, mais dont les résultats ne conduisent pas, la plupart du temps, à la décision et à l’action.
“On n’a pas confiance en nous même”, rétorque l’historienne Penda Mbow
“On n’a pas confiance en nous même”, rétorque l’historienne Penda Mbow qui a attiré l’attention sur le respect voué à l’organisation internationale de la Francophonie, en guise d’exemple. “Pour avoir une intégration forte, il nous faut des leaders forts”, lance un participant, attirant ainsi l’attention sur le leadership de nos dirigeants.
“Nous n’avons pas une CÉDÉAO des peuples. Nous avons un Club des chefs d’État, avec un décideur de l’extérieur”, fulmine Mor Sourang
À ce niveau, il a été question de mettre le doigt sur le rapport des chefs d’État avec le pouvoir. “Nous n’avons pas une CÉDÉAO des peuples. Nous avons un Club des chefs d’État, avec un décideur de l’extérieur”, peste Mor Sourang. Pourtant, poursuit un participant pour s’en désoler, nous avons d’excellents fonctionnaires au niveau de la Cédéao, qui préparent d’excellents dossiers ; mais au niveau décisionnel, c’est du ressort des Chefs d’État. “La question de la souveraineté est bien réelle”, ont reconnu les intervenants.
“Pour que les peuples adhérents, encore faudrait-il qu’ils s’y reconnaissent”, estime le journaliste et éditorialiste, Vieux Savané
Toutefois, le fondateur d’Afrikajom Center, soutient que la Cédéao a été une organisation d’intégration régionale extrêmement utile et qui a fait beaucoup de réalisation à travers notamment les cartes d’identité biométriques. “C’est important de se sentir citoyen de la Cédéao. C’est cette même Cédéao qui nous permet de circuler. La Cédéao a réalisé des infrastructures : l’autoroute Abidjan-Lagos. La Cédéao a géré et réglé des conflits”, dira Alioune Tine. Sauf que les acteurs du secteur privé ne s’y retrouvent pas. “Quelle est la place du secteur privé dans la Cédéao ?”, s’est demandé le représentant des transporteurs routiers. Au moment où d’autres interventions font constater que l’organisation sous régionale n’est pas connue des jeunes.
“La Cédéao n’est pas enseignée dans les Universités, ne fait pas l’objet de débat à la télé ou à la radio. Comment voulez-vous que les peuples s’y reconnaissent ?”, a interpellé à son tour Ibrahima Kane
“Pour que les peuples adhérents, encore faudrait-il qu’ils s’y reconnaissent”, estime le journaliste et éditorialiste, Vieux Savané. “La Cédéao n’est pas enseignée dans les Universités, ne fait pas l’objet de débat à la télé ou à la radio. Comment voulez-vous que les peuples s’y reconnaissent ?”, a interpellé à son tour Ibrahima Kane, Président du comité scientifique d’Afrikajom Center. “Pour la plupart, les jeunes soutiennent les dictateurs arrivés au pouvoir par les armes. Il faut un travail de communication pour faire comprendre que la dictature ne mène que vers l’impasse. On ne peut développer un pays par la dictature qui pousse les meilleurs à s’exiler”, prévient Alioune Tine.
Le représentant de la CEDEAO, Constant Gnacaja : “Il y a des hauts et des bas. Si nous avons des problèmes, discutons-en pour trouver des solutions”
Seulement, aux yeux de Mathias Hounkpe, “l’histoire de la Cédéao, c’est aussi la question de l’intégration d’une part, et d’autres, les États veulent régler leurs problèmes eux-mêmes.” Pour sa part, Alpha Oumar Ba, représentant de la délégation Guinéenne pour le compte du Front républicain pour des actions patriotiques (Frap), cherche secours auprès de l’organisation régionale pour sauver son pays, attirant l’attention sur la date limite pour la transition en Guinée qui était fixée par la junte le 31 Décembre dernier. “Il y a un problème de crédibilité de la Cédéao à ce niveau. La Guinée a failli basculer dans l’AES. Nous sommes plutôt préoccupés par le fait que la Cédéao n’a pas assez de pouvoir pour obliger la junte guinéenne à respecter les droits de l’homme, à pousser le Colonel Doumbia à respecter ses engagements vis-à-vis du peuple de Guinée”, dira-t-il.
“Peut-être que la Cédéao n’est pas responsable de tous nos maux. Peut-être que certaines réalités nationales échappent à la Cédéao”, défend l’ancien ministre malien, Tiéman Hubert Coulibaly
“Peut être que la Cédéao n’est pas responsable de tous nos maux. Peut-être que certaines réalités nationales échappent à la Cédéao”, rétorque à son tour l’ancien ministre malien, Tiéman Hubert Coulibaly, qui fut ministre des Affaires étrangères sous le régime du défunt Président Ibrahima Boubacar Keïta. “Ce n’est pas normal de jeter l’anathème sur la Cédéao. Je ne suis pas d’accord”, s’est-il emporté, plantant pour l’adoption d’un plan de lutte contre la désinformation. “La Cédéao a elle-même des limites. Il y a le problème des langues. Certains pays membres comme le Cap Vert ne voient pas les documents officiels de l’organisation traduits dans leurs langues de travail (le portugais). Je n’accuse pas la Cédéao, j’accuse les États membres”, dira M. Coulibaly.
“Ce n’est pas normal de jeter l’anathème sur la Cédéao. Je ne suis pas d’accord”, ajoutera-t-il
Peu prolixe, le représentant de la CEDEAO y met son grain de sel. Constant Gnacaja dira : “Il y a des hauts et des bas. Si nous avons des problèmes, discutons-en pour trouver des solutions. Les défis sont différents de l’époque de naissance de la Cédéao, en 1975. Si 50 ans après il y a des défis, je pense qu’il faudrait qu’on s’adapte à ces défis. Nous sommes en train de créer le Conseil économique, social et culturel de la Cédéao pour reconnaître les organisations de la société civile. Quand nous parlons de la Cédéao des peuples, encore faudrait-il qu’il y ait en son sein une masse critique qui puisse porter la vision de la Cédéao et qui puisse parler de ses réalisations. Ce pré colloque rentre dans cette dynamique. Nous sommes là pour écouter les experts, voir s’il y a de nouvelles pistes qu’on pourrait utiliser.”
Amadou DIA (Actusen.sn)
