ActualitéEntretien accordé à France 24 : le président Diomaye dit tout

Entretien accordé à France 24 : le président Diomaye dit tout

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C’est un président sénégalais, très franc dans ses réponses, qui a fait face à France 24 depuis New York, autour de la guerre à Gaza, ainsi que russo-Ukrainienne, du terrorisme, de la réorganisation des Nations Unies afin qu’elle soit réadaptée face aux enjeux de l’heure,  et à même de faire bénéficier à l’Afrique d’un siège dans le Conseil de sécurité, du massacre de Thiaroye, en exigeant des excuses de la part de la France, de nos rapports de partenariat avec le reste du monde, y compris avec l’ancienne puissance coloniale, jusqu’à nos relations avec le Fmi dans la foulée du dernier audit qui a révélé la dette cachée, ainsi que la volonté ou non de son régime de poursuivre l’ancien Président Macky Sall. Nous vous proposons l’intégralité de cet entretien…

Le Président sénégalais plaide un siège pour l’Afrique au Conseil de sécurité de l’ONU : “Réformer l’Organisation des Nations Unies suppose une gouvernance financière, économique et politique beaucoup plus inclusive.”

Il est à noter en effet que le monde est actuellement traversé par de fortes turbulences. Nous avons un retour des guerres majeures en Ukraine, au Moyen-Orient, la poussée du terrorisme, les défis climatiques et les incertitudes liées à l’intelligence artificielle. Tous ces défis qui nous interpellent, interpellent en même temps l’Assemblée Générale des Nations Unies, qui a la charge, après avoir été mise en place pour préserver l’humanité, qui a vécu deux guerres majeures avec des catastrophes indescriptibles en l’espace d’une génération, de se mettre au pas et de prendre en charge ces défis. Évidemment, dans cette mission, il est important que le cadre soit rénové pour un multilatéralisme ouvert, plus inclusif et tout à fait rénové. Nous avons noté que dans les conflits actuels, les démarches bilatérales sont les plus marquées. On a l’impression d’une absence de l’ONU, d’une impuissance des Nations Unies, alors que c’est en ce moment que nous devons ressentir le plus son dynamisme, mais dans le cadre d’une approche fédérée de l’ensemble des États et de tous les leaders épris de paix. Dans cette perspective, l’Afrique ne peut pas être absente. Je parlais tout à l’heure de la nécessité de réformer l’organisation. Réformer l’organisation suppose une gouvernance financière, économique et politique beaucoup plus inclusive. Récemment, pour prendre un exemple parfait de ce qui se passe à Gaza, malgré les souffrances du peuple palestinien, malgré ce qui se passe avec les enfants, les femmes, les journalistes, les Nations Unies ont voté une résolution avec 145 pays. Il y a un seul État qui a réussi à bloquer cette volonté de l’ensemble des peuples du monde, les États-Unis. Voilà pourquoi aujourd’hui, l’Afrique réclame fortement une présence aux Nations Unies, à savoir au moins qu’elle doit être dotée d’un siège dans le Conseil de sécurité. Et l’Amérique latine en réclame autant. Pourquoi pouvons-nous, dans le concert des nations, ignorer l’Afrique avec tout ce qu’elle représente sur le plan démographique ? C’est un malheureux héritage de l’histoire où, au moins de la Constitution, les vainqueurs ont su s’aménager une place qui leur permette de contrôler l’orientation que prendrait la géopolitique mondiale. Mais l’ONU de 1945 avec 51 pays ne peut pas être l’ONU de 2025 avec 193 pays et autant de défis.

Relation avec l’ancienne puissance coloniale : “Nos populations ont une forte aspiration de souveraineté, une volonté de rééquilibrage des relations avec tout le monde, pas simplement avec la France.”

Je dirais que la relation est plus sereine. Quand je suis arrivé, j’ai tenu à ce que le partenariat soit rénové, soit réactualisé. Il est difficile d’administrer la relation entre l’ancienne puissance et ses colonies, en particulier entre la France et le Sénégal, avec le même logiciel qui a prévalu avant notre indépendance, juste au moment de notre indépendance et jusqu’à maintenant. Nos populations ont une forte aspiration de souveraineté, une volonté de rééquilibrage des relations avec tout le monde, pas simplement avec la France. Quand nous avons demandé le départ des éléments français au Sénégal, nous avons en même temps réaffirmé notre volonté de ne plus avoir une présence militaire quelconque dans notre pays. Cela a pu être perçu, malheureusement par certains, comme étant une volonté de rupture parce que, évidemment, c’est ce qui semble avoir cours, j’allais dire qui est dans l’air du temps. Mais nous n’avons jamais été dans cette démarche. J’ai toujours considéré que la France était un partenaire important pour le Sénégal, que la France a une présence économique au Sénégal avec des investissements importants. Au moment où nous diversifions nos partenariats, où nous nous ouvrons à d’autres partenaires, nous ne pouvons pas nous autoriser à en perdre aussi par une démarche excessive juste pour obtenir un résultat qui, de mon point de vue, coulait de source. A savoir que 65 ans après notre indépendance, nous ne pouvions pas encore avoir des bases militaires étrangères, quel qu’en soit le prix, au niveau du Sénégal. Et nous l’avons fait comprendre à nos partenaires français. Et dans une démarche de discussion sereine, de négociation, nous sommes parvenus à administrer la situation de façon sereine. Et nous nous projetons vers un séminaire intergouvernemental, comme nos accords le prévoient, pour discuter des nouveaux contours. Il aura lieu en novembre. Pour cette fois, c’est nous qui devons l’accueillir. Et nous l’accueillerons avec beaucoup de plaisir, comme nous l’avons l’habitude de faire avec tous nos partenaires.

Diomaye exige des excuses de la part de la France au sujet du massacre de Thiaroye : “Nous, descendants de ces tirailleurs, en avons besoin de ces excuses pour apaiser la relation entre le Sénégal et la France, et plus largement entre la France et ses anciennes colonies.”

L’année 2025 a été déclarée par l’Union africaine comme l’année de la justice et des réparations pour ce qui s’est passé pendant l’esclavage et la colonisation. Évidemment, cette question des réparations, au sujet du massacre de Thiaroye, reste quelque chose d’important. Ce n’est pas tant l’aspect financier qui est important.

Mais il faut rendre justice à ces hommes qui ont combattu pour libérer la France et qui, en réclamant, comme leurs homologues français, les pécules qui leur étaient dus. Ils ont été tués pour cela. Même si cela doit être symbolique, cette réparation doit être faite par la France. Et les excuses aussi. Les excuses sont importantes, car d’autres pays l’ont fait pour des tragédies de moindre ampleur et de moindre gravité, et cela contribue à l’apaisement. Nous, descendants de ces tirailleurs, en avons besoin pour apaiser la relation entre le Sénégal et la France, et plus largement entre la France et ses anciennes colonies. Car si on les appelle « tirailleurs sénégalais », ils venaient en réalité de toutes les colonies.

Alors il y a un sujet, quand même, évidemment dû à l’héritage colonial. C’est le massacre de Thiaroy à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tout d’abord une question très concrète. Il y aura la seconde commémoration le 1er décembre. Est-ce que le président français, Emmanuel Macron, sera là ? En tout cas, il est vivement invité. Je l’ai renouvelé lors de mon passage récemment à Paris. Nous avons partagé un déjeuner et j’ai renouvelé cette invitation. Je pense que nous avons une histoire commune partagée et Thiaroy en fait partie. Cette histoire est faite de moments heureux et de moments de douleur. Nous ne pouvons pas, au motif de vouloir préserver la sensibilité des uns et des autres, fermer les yeux sur cette page sombre de notre histoire commune. Nous avons décidé dès notre arrivée de commémorer ce massacre.

“Je n’étais pas là quand le massacre s’est passé. Le président Emmanuel Macron non plus. Donc, ce n’est pas à lui qu’on chercherait à imputer la responsabilité de ce massacre”

Et le président Emmanuel Macron, il faut le saluer, a eu le courage politique, j’allais dire le courage moral, de reconnaître que ce qui s’est passé à Thiaroye a été un massacre. L’année dernière, pour les contraintes d’agenda, il a dépêché son ministre des Affaires étrangères, ce qui nous convenait parfaitement, comme d’autres homologues de la sous-région ont pu le faire. Si cette année, son agenda lui permet d’être présent, évidemment, il sera à sa place, à savoir là où nous devons commémorer notre histoire commune, quoique la page ait été douloureuse. Alors, il y a un sujet quand même, il y a une commission d’historiens, d’archivistes, dirigée par l’historien Sénégalais Mamadou Diouf, qui réclame un accès total, sans obstacle, aux archives françaises. La France s’y met. On vous donne l’accès total. Lui, il dit que ce n’est pas le cas. D’ailleurs, je pense que faire la lumière complète sur le chapitre du Thiaroye 44 permettra d’apaiser davantage la relation entre les deux pays. Tant que nous serons à la recherche d’un pan de cette histoire qui nous échappe, nous ne réussirons jamais à en faire le deuil. C’est pour ça, d’ailleurs, que nous avons entrepris de faire les feuilles archéologiques qui ont donné des résultats concrets et qui doivent être étendus sur le plan de vue des sites pour nous assurer que nous avons couvert tous les périmètres où des fosses communes auraient pu avoir été creusées. Dans le cadre de la collaboration sur l’accès aux archives, nous avons eu accès à des archives. Le comité vise des archives qui semblent être des archives classées secret-défense et qui ne sont pas déclassées. Évidemment, je pense que ça fait 80 ans que tout ça s’est passé. Et la meilleure façon de le dépasser, c’est d’en comprendre les tenants et les aboutissants et de savoir que cette histoire commune que nous avons partagée doit être éclairée. Je n’étais pas là quand le massacre s’est passé. Le président Emmanuel Macron non plus. Donc, ce n’est pas à lui qu’on chercherait à imputer la responsabilité de ce massacre. Ce qu’il faut saluer, c’est qu’il y ait fait un pas de plus par rapport à ses prédécesseurs en reconnaissant déjà que c’était un massacre. Maintenant, sur le plan de la collaboration sur l’accès des archives, il y a des efforts à faire et je pense que les partenaires français seront encore plus ouverts et plus transparents.

Sur les menaces terroristes : “J’ai toujours mis en garde, y compris ici aux Nations unies, en disant qu’il ne faudrait pas que l’Afrique, en particulier le Sahel, devienne le champ de bataille des grandes puissances, soit par terrorisme interposé, soit par des interventions militaires classiques.

Ce que je sais, c’est que la menace terroriste ne se limite pas à l’ouest du Mali ou à l’est du Sénégal. Je suis convaincu que le phénomène terroriste, où qu’il se trouve, constitue une menace partout ailleurs. Vous l’avez vous-mêmes vécu, en France, avec des événements douloureux, commis par des personnes qui n’étaient pas forcément endoctrinées dans le pays où l’acte a été perpétré.

L’humanité partage un destin sécuritaire commun. Chaque fois que le terrorisme s’est implanté durablement, il a cherché à se projeter au-delà de ses bases. C’est ainsi que les États-Unis ont été durement frappés un certain 11 septembre. Tous les pays sont donc concernés par ce qui se passe au Mali et ailleurs en matière de terrorisme.

Je pense que l’approche contre le terrorisme doit être intégrée : combiner l’échange d’informations, le dialogue entre les puissances et les pays impliqués, mais aussi ceux dont les frontières sont menacées et même ceux plus éloignés. Comme vous le savez, cette problématique dépasse largement le cadre de l’Afrique. J’ai toujours mis en garde, y compris ici aux Nations unies, en disant qu’il ne faudrait pas que l’Afrique, en particulier le Sahel, devienne le champ de bataille des grandes puissances, soit par terrorisme interposé, soit par des interventions militaires classiques. Nous renforçons notre sécurité sur toutes nos frontières. Parce que la menace peut venir de partout et sous des formes diverses.

Rapports avec le FMI : “C’est au FMI de décider sur quelles bases de données il veut travailler. Mais il faut que le FMI fasse aussi un pas, afin que nous sachions sur quel pied danser, et que nos partenaires, qui attendent son signal pour poursuivre leur coopération avec le Sénégal, sachent à quoi s’en tenir.”

Je voudrais d’abord rappeler qu’en 2018, j’avais écrit une lettre portée par notre unique député à l’Assemblée nationale, l’actuel Premier ministre Ousmane Sonko, adressée au FMI pour l’alerter sur l’excès de recours aux ressources extérieures. À l’époque, le montant n’était que de 236 milliards. Le FMI non seulement ne nous avait pas répondu, mais n’avait pas accompli les diligences nécessaires pour mettre fin à cette pratique.

De 2018 à 2024, six ans plus tard, le hasard a voulu que je devienne président de la République. Et c’est à moi qu’il revient d’appliquer la loi portant Code de transparence dans la gestion des finances publiques, donc de réaliser l’audit, de le certifier comme imposé par la Cour des comptes, et de commander deux audits supplémentaires confiés à un cabinet international reconnu.

Nous avons donc fait tout ce qui nous incombait. Et nous ne l’avons pas fait pour le FMI, mais pour la crédibilité de nos dirigeants vis-à-vis du peuple, et pour la crédibilité du Sénégal auprès de ses partenaires. Le FMI est libre d’aller plus loin. À lui de décider sur quelles bases de données il veut travailler. Mais il faut que le FMI fasse aussi un pas, afin que nous sachions sur quel pied danser, et que nos partenaires, qui attendent son signal pour poursuivre leur coopération avec le Sénégal, sachent à quoi s’en tenir.

L’audit des Finances publiques : “Le FMI peut faire tous les audits qu’il souhaite. Nous, nous avons fait ce que nous devions faire pour corriger et prévenir de telles dérives à l’avenir.”

Nous avons déjà trouvé pire : 73 % du PIB de dette et un déficit de 4,9 %, alors qu’après les différentes phases de l’audit, nous en sommes à 13 % de déficit et 119 % de dette. Le FMI peut faire tous les audits qu’il souhaite. Nous, nous avons fait ce que nous devions faire pour corriger et prévenir de telles dérives à l’avenir. Ce n’est pas notre audit, mais si le FMI en conduit un, c’est à lui qu’incombe la responsabilité de le publier.

Poursuites judiciaires ou non contre l’ancien Président Macky Sall : Diomaye laisse la libre choix à la justice indépendante 

Il faut d’abord convenir que l’ordre public et la paix civile reposent sur une justice équitable, distribuée à tous. Je fais toujours la différence entre « faire justice » et « rendre justice ». Faire justice, c’est respecter la présomption d’innocence, le droit à la défense, garantir un procès équitable.

C’est ce à quoi nous nous engageons au Sénégal. Quelle que soit la personne concernée, ce sont les règles de procédure et les lois sénégalaises qui s’appliqueront. Personne ne doit être présumé coupable d’avance. Chacun est libre d’exprimer son opinion. Mais au final, lorsque la justice se prononcera, elle le fera sereinement, sur la base de preuves matérielles, et par un juge indépendant, qui tranchera selon son ultime conviction.

Amadou DIA (Actusen.sn)

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