Longtemps resté silencieux face aux accusations et aux procès d’intention nés de la gestion du Fonds Force Covid-19, Abdoulaye Diouf Sarr sort de sa réserve. Dans Sans bruit, l’ancien ministre de la Santé livre un témoignage dense, grave et documenté. Il ne plaide pas sa cause, il restitue des faits. Entre rigueur administrative, urgence sanitaire et instrumentalisation politique du rapport de la Cour des comptes, l’ancien patron du ministère de la Santé revendique une vérité : celle d’une gestion saluée à l’international mais travestie dans l’arène médiatique sénégalaise.
Il a choisi de parler sans crier. De témoigner sans accuser. Dans Sans bruit, Abdoulaye Diouf Sarr rompt un long silence que beaucoup avaient interprété, à tort, comme un aveu. En réalité, l’ancien ministre de la Santé et de l’Action sociale a préféré laisser parler les faits, les chiffres et les institutions. Et surtout la Cour des comptes elle-même, dont le rapport sur la gestion de la Covid-19 est devenu, malgré lui, un champ de bataille politique.
«La vérité ne se proclame pas, elle se prouve», écrit l’ancien Ministre de la Santé dès l’introduction de son Livre Sans bruit dont la sortie officielle est prévue le 20 décembre prochain
Dès les premières pages, l’auteur plante le décor : celui d’un vacarme médiatique saturé d’opinions hâtives, de jugements binaires et de récits tronqués. Face à ce tumulte, il oppose une posture rare dans la vie publique sénégalaise : le silence comme exigence morale. « La vérité ne se proclame pas, elle se prouve », écrit-il, rappelant que la dignité d’un homme d’État ne se négocie pas sur les plateaux de télévision. Il poursuit : “J’ai donc écrit non pour convaincre, encore moins pour régler des comptes, mais pour participer à un devoir de clarté. Dans un moment où la parole publique semble devenue marchandise, j’ai voulu replacer le témoignage dans sa noblesse. Non pas en livrant une version unique, mais en assumant un point de vue honnête: le mien. Celui d’un homme qui a servi, douté, agi, souvent dans la discrétion. Et qui croit que le plus grand service qu’on puisse rendre à son pays, c’est de ne jamais tricher avec sa conscience.”
“J’ai donc écrit non pour convaincre, encore moins pour régler des comptes, mais pour participer à un devoir de clarté”
Car pour lui, dire sans bruit, c’est refuser l’amertume tout en dénonçant ce qui doit l’être. En d’autres termes, c’est reconnaître ses propres erreurs sans en faire un étendard. C’est garder le cap de la rigueur, même quand l’injustice appelle à la colère. “Il ne s’agit pas ici d’ériger un piédestal, mais de tracer une ligne : celle qui relie l’action à la conviction, la fonction à l’exigence éthique, la responsabilité à l’humilité.”
Avec cet ouvrage de 278 pages, dont les préfaces sont assurées par Moustapha Niass et Mankeur Ndiaye, Abdoulaye Diouf Sarr a choisi de parler sans crier, de témoigner sans accuser, de raconter sans divulguer, de partager sans trahir les secrets d’Etat, notamment sur la gestion de la pandémie à Covid-19, le rapport de la Cour des comptes à ce sujet
Quand la pandémie frappe le monde, Abdoulaye Diouf Sarr est aux commandes d’un des ministères les plus exposés. Virus inconnu, panique mondiale, rupture des chaînes d’approvisionnement, pressions sociales et politiques : le Sénégal, comme tous les pays, navigue à vue. Mais très vite, une stratégie se met en place. Réactivité, communication factuelle, organisation rigoureuse. Résultat : le Sénégal est classé deuxième mondial et premier en Afrique dans la gestion de la pandémie, selon le Covid-19 Global Response Index publié par Foreign Policy.
Afin que nul n’en, il rappelle que le MSAS n’a géré directement qu’environ 45 milliards de FCFA sur les 1 000 milliards du Programme de Résilience Économique et Sociale (PRES), contrairement à la confusion savamment entretenue dans l’opinion
Un classement que l’ancien ministre estime ne pas avoir le droit de laisser être effacé par une relecture politicienne de l’histoire. « Cette performance n’est pas un slogan, mais le fruit d’un travail collectif acharné », insiste-t-il. Il rappelle que le MSAS n’a géré directement qu’environ 45 milliards de FCFA sur les 1 000 milliards du Programme de Résilience Économique et Sociale (PRES), contrairement à la confusion savamment entretenue dans l’opinion.
En fait, s’il y a au cœur de la polémique, le rapport de la Cour des comptes, Diouf Sarr, contrairement aux rumeurs et autres bruits couloirs, n’a jamais été “épinglé”, aucune faute financière personnelle, aucune recommandation le visant directement
Au cœur de la polémique : le rapport de la Cour des comptes. Abdoulaye Diouf Sarr en fait une lecture méthodique, presque pédagogique. Sur plus de 180 pages, aucune responsabilité pénale ne lui est imputée. Aucune faute financière personnelle. Aucune recommandation le visant directement. Pourtant, dans certains médias, son nom est propulsé en Une, direction la Haute Cour de justice.
Loin de remettre en cause le travail de la Cour des comptes, qu’il défend d’ailleurs avec force, pour l’ancien Diouf maire de Yoff, le malaise vient de l’instrumentalisation médiatique d’un document technique, transformé en arme politique
Pour l’ancien ministre, le problème n’est pas la Cour, qu’il défend avec force. Bien au contraire. « La Cour des comptes n’est pas un instrument de règlement de comptes, mais un pilier de l’État de droit », écrit-il, saluant le professionnalisme et l’indépendance de ses magistrats. Le malaise vient de l’instrumentalisation médiatique d’un document technique, transformé en arme politique. Certaines recommandations – notamment sur les dérogations au Code des marchés publics ou les primes versées au Comité national de gestion des épidémies – sont, selon lui, sorties de leur contexte. « Face à un virus inconnu, la priorité était de sauver des vies », rappelle-t-il, assumant le pragmatisme imposé par l’urgence sanitaire.
Le poids du soupçon : Dans le livre, l’ancien ministre raconte ses nuits de doute, ses relectures obsessionnelles du rapport de la CC, ses discussions avec ses avocats, mais aussi sa volonté de protéger sa famille
Dans Sans bruit, Abdoulaye Diouf Sarr décrit avec précision le mécanisme implacable du soupçon. Une rumeur relayée, une “Une” racoleuse, une interprétation abusive, et l’opinion bascule. Malgré l’absence de faits, malgré la clarté des procureurs annonçant que seuls cinq ministres seraient concernés par une saisine, son nom continue de circuler dans un « tiercé politique » indécent. L’ancien ministre raconte ses nuits de doute, ses relectures obsessionnelles du rapport, ses discussions avec ses avocats, mais aussi sa volonté de protéger sa famille. Il confie avoir demandé à son chauffeur d’éteindre la radio le matin, pour préserver ses enfants.
«Un ministre ne doit jamais dire : ce n’est pas moi, mais mon collègue », écrit-il pour répondre à ceux qui disent “pourquoi n’a-t-il pas parlé plus tôt ?”
“Pendant que les spéculations animaient les plateaux et les chaumières, je me suis préparé à toutes les éventualités, en bon père de famille, par les mesures suivantes : J’ai envoyé un mémo détaillé de présentation du rapport à mes avocats. J’ai réuni mes épouses et mes enfants pour les préparer au combat, car les tempêtes de l’espace public soufflent jusque dans les foyers. Je tenais à ce qu’ils comprennent que l’honneur ne réside pas dans l’absence d’attaque, mais dans la rectitude maintenue face à l’injustice. Leur résilience devenait ainsi la prolongation de ma propre dignité ; j’ai donné à mon entourage politique les arguments qui m’excluaient du champ de la justice dans ce dossier. J’ai demandé à mon chauffeur d’éteindre la radio pendant la revue de presse en amenant mes enfants à l’école. Je voulais les préserver d’un matin d’embarras”, raconte-t-il. Un détail révélateur de la violence symbolique que peut exercer l’espace public.
Dans le livre, il revient aussi sur son départ du gouvernement, après l’incident de Tivaouane, pour dire : “j’ai accepté avec dignité la décision du Président de me sacrifier sur l’autel de l’apaisement de l’opinion”
Pourquoi n’a-t-il pas parlé plus tôt ? La réponse est constante : la solidarité gouvernementale. « Un ministre ne doit jamais dire : ce n’est pas moi, mais mon collègue », écrit-il. Dans l’affaire Tobago comme dans la gestion de la Covid-19, Abdoulaye Diouf Sarr a assumé une discipline républicaine qui lui a parfois coûté cher politiquement. Son départ du gouvernement, après l’incident de Tivaouane, est raconté sans amertume. Il accepte d’être le « fusible » pour apaiser l’opinion, par sens de l’État. « Quand la dignité est sauvegardée, même la sortie peut être noble », résume-t-il. Il poursuit : « Après ma visite de Tivaouane et des familles endeuillées, j’ai fait un compte rendu téléphonique au président de la République. Nous avons partagé sur l’apaisement de l’opinion suite à la succession d’incidents dans les structures de santé. À Linguère, des sage-femmes négligentes étaient passées devant le juge. À Louga, le directeur de l’hôpital Sakhir MBAYE a été limogé pour répondre des limites de sa structure. Cette fois, pour Tivaouane, j’ai compris que le fusible réclamé devait servir à protéger l’autorité supérieure contre une opinion qui était déjà plongée dans le débat préélectoral dans la perspective d’un troisième mandat supposé du président Macky SALL. C’est ainsi que j’ai accepté avec dignité la décision du Président de me sacrifier sur l’autel de l’apaisement de l’opinion. Ce choix, bien qu’injuste au fond, s’inscrivait dans une logique d’équilibre politique face à une opinion survoltée. J’ai préféré servir la paix sociale plutôt que nourrir le tumulte, car la stabilité de la République mérite parfois qu’on taise ses propres douleurs. Derrière la résignation apparente, il y avait une fidélité profonde aux principes de responsabilité collective.»
Ce n’est pas tout. Diouf Sarr dira : « En m’informant de son intention de baisser la tension au niveau de l’opinion par cette décision, il (Macky Sall) tenait à me confier “Pour éviter que l’on ne pense à une sanction, je vais d’ailleurs choisir une personne de votre équipe pour vous remplacer.” Le président SALL n’était pas obligé de me faire cette confidence. Dans le silence du pouvoir, certaines paroles rares ont la force d’un aveu de respect. Cette transparence inhabituelle, même murmurée, m’a semblé lourde de reconnaissance implicite. C’était une forme de réhabilitation silencieuse », écrit-il.
“J’ai préféré servir la paix sociale plutôt que nourrir le tumulte, car la stabilité de la République mérite parfois qu’on taise ses propres douleurs”
Sans bruit n’est ni un règlement de comptes ni une plaidoirie. C’est un acte de mémoire. Abdoulaye Diouf Sarr y revendique le droit de ne pas laisser d’autres écrire son histoire à sa place. Il ne cherche pas l’absolution, mais la clarté. Il ne nie pas les imperfections, mais refuse les procès sans preuves.
Dans un contexte où la parole publique est devenue marchandise, son témoignage tranche par sa retenue. À la fin, une conviction demeure : le temps, plus que le bruit, est le meilleur allié de la vérité. Et parfois, le silence, lorsqu’il est habité par la conscience, parle plus fort que mille discours.
Amadou DIA (Actusen.sn)
