Au Grand Théâtre hier, le Président Bassirou Diomaye Faye a prononcé ce qui restera sans doute comme l’un des discours les plus marquants de son magistère. Devant une assistance prestigieuse réunie pour célébrer les cent ans de Me Abdoulaye Wade, le chef de l’État a livré bien plus qu’un hommage. Dans une adresse d’une rare densité littéraire et politique, il a élevé l’ancien président au rang de patrimoine national, saluant son parcours exceptionnel tout en adressant un message fort à la classe politique et à la jeunesse sénégalaise. Patience, respect de l’adversaire, primauté de la Nation et ambition pour l’Afrique : Diomaye a présenté Wade comme un modèle dont les enseignements demeurent d’une brûlante actualité.
Le Grand Théâtre national a vécu, hier, un moment d’histoire. Un siècle après la naissance de Me Abdoulaye Wade, le Sénégal officiel s’est réuni autour de celui qui fut pendant plusieurs décennies la figure centrale de la vie politique nationale. Mais au-delà du cérémonial, c’est le discours du Président Bassirou Diomaye Faye qui a marqué les esprits.
Dès les premières phrases, le ton est donné. Le chef de l’État choisit de raconter Wade avant même de le célébrer. « Imaginez un enfant qui ouvre les yeux dans le Sénégal des années vingt », lance-t-il à son auditoire. Cet enfant, poursuit-il, « ne sait pas qu’il vivra cent ans. Il ne sait pas qu’il verra tomber un empire, naître une nation, et qu’il présidera un jour à sa destinée ». Dans une formule appelée à rester, Diomaye résume la personnalité de son aîné : « Il a seulement, déjà, cette chose que rien ne lui ôtera : le refus de courber l’échine. »
« Le Président Abdoulaye Wade n’appartient plus au PDS seul, ni à ceux qui l’ont aimé, ni même à ceux qui l’ont combattu. Il appartient au patrimoine de la Nation»
Loin de cantonner la célébration au seul Parti démocratique sénégalais (PDS), le Président de la République a voulu donner à l’événement une portée nationale. « Le Président Abdoulaye Wade n’appartient plus au PDS seul, ni à ceux qui l’ont aimé, ni même à ceux qui l’ont combattu. Il appartient au patrimoine de la Nation », affirme-t-il. Une manière de replacer l’ancien chef de l’État dans l’histoire longue du Sénégal, au-delà des clivages partisans et des querelles politiques qui ont marqué son parcours.
« Vous m’avez appris, sans le savoir, qu’on peut tenir bon sans se durcir, et continuer d’aimer profondément un pays qui parfois vous éprouve »
Pour Bassirou Diomaye Faye, la vie de Wade est d’ailleurs intimement liée à celle du pays. « La vie du Président Wade est plus ancienne que la République elle-même. Il était là avant nous tous », rappelle-t-il. Premier enseignement retenu par le chef de l’État : la patience de l’homme. Dans un monde où tout semble devoir être immédiat, Diomaye oppose le parcours d’un homme qui aura attendu vingt-six ans avant d’accéder à la magistrature suprême. Il rappelle les échecs successifs de Wade aux élections présidentielles de 1978, 1983, 1988 et 1993 avant sa victoire historique de 2000. « Quatre défaites qui auraient brisé un homme ordinaire », souligne-t-il.
Le respect de l’adversaire comme héritage démocratique : « Sous le tribun de combat veillait un homme courtois, accessible, attentif aux égards dus à chacun, et d’abord à ses adversaires », se souvient Diomaye
Mais là où beaucoup auraient abandonné, Wade persévère. « À chaque revers, il relevait son parti, refaisait ses alliances et repartait au-devant des siens. » Le Président voit dans cette trajectoire une leçon adressée directement à la jeunesse. « Rien de durable ne naît dans la précipitation, et les plus justes causes sont presque toujours les plus patientes », insiste-t-il.
Une phrase qui résonne comme un message politique dans un contexte où les attentes sociales demeurent immenses.
« On peut vouloir l’emporter sans vouloir humilier. »
Deuxième vertu mise en avant : le respect de l’adversaire. Bassirou Diomaye Faye rappelle les années de combat de l’opposant Wade, marquées par la prison, les procès et les restrictions politiques. Mais il refuse de réduire l’ancien président à la seule image du tribun combatif. « Sous le tribun de combat veillait un homme courtois, accessible, attentif aux égards dus à chacun, et d’abord à ses adversaires », affirme-t-il.
Le chef de l’État évoque alors une scène devenue célèbre : la visite de Wade à la mère du président Abdou Diouf alors que l’élection de 2000 semblait déjà lui être favorable. « Rien ne l’y obligeait », souligne-t-il. Pour Diomaye, ce geste traduit une philosophie politique essentielle : « On peut vouloir l’emporter sans vouloir humilier. »
« Le pouvoir se transmet par la seule volonté du peuple et dans la grandeur, jamais par la rue ni par la force »
Le point culminant du discours intervient lorsqu’il revient sur l’alternance démocratique de mars 2000. Le Président rend un hommage appuyé à Abdou Diouf pour avoir reconnu sa défaite et à Abdoulaye Wade pour avoir accueilli cette victoire sans esprit de revanche. « Deux hommes que tout opposait écrivirent ensemble, ce jour-là, la plus belle page de notre histoire », déclare-t-il. Une page, a-t-il ajouté, où « le pouvoir se transmet par la seule volonté du peuple et dans la grandeur, jamais par la rue ni par la force ».
« On peut s’opposer sans se déchirer, et se succéder sans se détruire »
À travers cette évocation, Diomaye délivre une profession de foi démocratique. « L’adversaire d’aujourd’hui n’est pas un ennemi. C’est un compatriote », martèle-t-il. Et d’ajouter : « On peut s’opposer sans se déchirer, et se succéder sans se détruire. » Des propos qui prennent une résonance particulière dans un pays encore marqué par les tensions politiques des dernières années.
Le troisième axe du discours porte sur l’engagement intellectuel et patriotique de Wade. Le Président retrace le parcours académique exceptionnel de l’ancien chef de l’État : École normale William Ponty, double doctorat en droit et en économie, décanat de la Faculté de droit de Dakar, carrière d’avocat. Mais ce qui impressionne Diomaye n’est pas seulement l’érudition. « Cette intelligence, il ne l’a jamais mise au service de sa seule ascension. Il l’a mise au service d’une cause plus grande que lui », dira-t-il. Le chef de l’État rappelle également la présence du jeune Wade au Congrès des écrivains et artistes noirs de 1956 aux côtés d’Alioune Diop, Senghor et Cheikh Anta Diop. À ses yeux, cette génération partageait une même conviction : « Le pays d’abord, le continent d’abord. »
« Jamais le Président Wade n’a admis qu’un peuple pauvre fût condamné à penser étroitement »
Parmi les passages les plus forts du discours figure sans doute celui consacré à la vision du développement portée par Wade. « Jamais le Président Wade n’a admis qu’un peuple pauvre fût condamné à penser étroitement », déclare Diomaye. Pour lui, l’ancien président croyait profondément que « la rareté des moyens n’excuse jamais la pauvreté des ambitions ».
Cette philosophie explique, selon le chef de l’État, les investissements consentis dans l’éducation, depuis les Cases des Tout-Petits jusqu’aux universités. Elle éclaire également les grands projets d’infrastructures qui ont marqué son magistère. Le Grand Théâtre, où se tient justement la cérémonie, le Musée des Civilisations noires, le Monument de la Renaissance africaine ou encore de nombreuses routes et ouvrages publics sont cités comme autant de symboles de cette volonté de voir grand. « Les grandes œuvres divisent toujours en leur temps », observe Diomaye. Mais derrière ces réalisations, il voit une conviction simple : « Que ce pays méritait de voir grand. »
« Tel est le privilège des hommes qui ont vraiment vécu pour leur peuple : ils ne laissent pas un souvenir, ils en laissent autant qu’il y a de cœurs pour les porter »
Dans la dernière partie de son intervention, le Président quitte progressivement le terrain de l’analyse politique pour celui de l’émotion. Il évoque les multiples visages de l’ancien chef de l’État. « Chaque Sénégalais a son Wade », affirme-t-il. Le Wade étudiant convaincu que « le savoir affranchit ». Le Wade avocat qui défiait les puissants. Le Wade opposant qui refusait de se taire. Le Wade tribun capable de soulever les foules. Le Wade bâtisseur qui transforma le paysage urbain. Ou encore le Wade patriarche dont la longévité est devenue une bénédiction nationale. « Tel est le privilège des hommes qui ont vraiment vécu pour leur peuple : ils ne laissent pas un souvenir, ils en laissent autant qu’il y a de cœurs pour les porter », résume-t-il.
« Aux heures où la fonction est la plus solitaire, il est des présences anciennes vers lesquelles l’esprit se tourne : la vôtre est assurément de celles-là »
Le moment le plus personnel du discours survient dans les dernières minutes. S’adressant directement à son aîné, Diomaye révèle l’influence que celui-ci exerce encore sur sa propre réflexion. « Aux heures où la fonction est la plus solitaire, il est des présences anciennes vers lesquelles l’esprit se tourne : la vôtre est assurément de celles-là », confie-t-il. Puis vient cet hommage particulièrement significatif dans le contexte politique actuel : « Vous m’avez appris, sans le savoir, qu’on peut tenir bon sans se durcir, et continuer d’aimer profondément un pays qui parfois vous éprouve. » Une phrase qui a suscité une vive émotion dans la salle.
« Le Sénégal n’a pas fini d’apprendre de vous »
En clôturant son discours, Bassirou Diomaye Faye s’adresse une dernière fois au centenaire. « Vous avez vu ce pays naître, vous l’avez aimé, servi, façonné, et jamais, à aucune heure, vous ne l’avez abandonné », déclare-t-il.
Avant de conclure par un vœu simple mais chargé de sens : « Vivez encore longtemps parmi nous, Monsieur le Président. Le Sénégal n’a pas fini d’apprendre de vous. » Puis, dans un mélange de français et de wolof qui a provoqué une longue ovation, le chef de l’État lance : « Président Abdoulaye Wade, Jërëjëf ! Gacce ngalama ! »
Amadou DIA (Actusen.sn)
