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La dot dans le mariage au Sénégal : de tradition, à fardeau (Dossier)

La dot est-elle indispensable ? Hommes, femmes et familles en abusent-ils ? L’amour a-t-il un coût ? Autant de questions autour du mariage qui divisent et passionnent. Récits de diverses positions autour d’une pratique, souvent objet de controverses, boulevard des dérives. De pure tradition, la dot s’est muée, au fil du temps, en fardeau au vrai sens du terme.

 «Le Messager de Dieu, Muhammad, (salut et bénédiction sur lui) a dit que le meilleur mariage jouissant de la bénédiction divine (baraka) est celui où les dépenses sont moindres», a fait savoir, d’emblée, le sieur Thierno Diouf. Assis devant sa maison à Nord Foire, il arbore un pantalon en wax et un pull-over de couleur bleue. Teint noir, ce quinquagénaire est contre les sommes exorbitantes versées à la femme lors des mariages sénégalais. Toutefois, il reconnaît qu’il n’y a pas de limite concernant la dot apportée à la mariée. Illustrant chacune de ses phrases articulées par des versets du Coran, il ajoute : «Il a été demandé d’être indulgent dans la demande de la dot. Si le futur époux est pauvre et que la fille accepte de s’unir avec lui, il peut lui apprendre quelques versets du Coran comme dot! »

Oulimata, mariée : «Quand nous nous unissions,  mon mari et moi, il n’avait rien d’extraordinaire à m’offrir sinon le cœur plein d’amour et les mains vides»

Trouvée devant un arrêt de bus ‘’Dakar Dem Dikk’’ sur la route de l’aéroport, Oulimata Tall cherche un moyen de rejoindre le centre-ville. Elle est debout à côté du siège implanté devant le panneau publicitaire qui affiche les acteurs d’une série sénégalaise. Teint rayonnant, Ouly est jolie dans sa robe beige qui dévoile sa magnifique chute de rein. Étant à sa sixième année de mariage, elle est amoureuse de son époux comme au premier jour. «Quand nous nous unissions, mon mari et moi, nous étions encore jeunes. Ayant abandonné très tôt l’école, il s’est lancé dans le business. À cette époque-là, il n’avait rien d’extraordinaire à m’offrir sinon le cœur plein d’amour et les mains vides», dit-elle en haussant les épaules.

Affichant une bonne mine, notre interlocutrice enchaîne : «C’est un guerrier. Il voulait que je sois son épouse et comme moi aussi j’étais folle amoureuse de lui, j’ai accepté. Ses parents sont juste allés se concerter avec les miens et, sur place, ils ont scellé notre union. Juste qu’il y avait ma mère qui n’était pas consentante, au début. Il n’y a pas eu de dot à part cette somme qui doit être obligatoirement versée à la mariée. Je reconnais qu’il m’a, par la suite, offert un petit montant pour que j’organise une petite fête avec mes amies», ajoute-t-elle.

De l’avis d’Oulimata, c’est souvent dans les petits gestes qu’on ressent la profondeur de l’amour. « C’est ça l’amour. La dot n’est rien dans un mariage. L’essentiel c’est qu’il t’aime et ait de la compassion à ton égard. Aujourd’hui, mes deux enfants et moi sommes aux anges parce qu’il gagne bien sa vie. Regarde-moi, tu sais que je suis bien entretenue. Il prend tellement bien soin de moi que je n’envie aucune autre femme», dit-elle, en riant à haute voix, jusqu’à attirer l’attention des passants qui l’observent.

Mariama, étudiante célibataire : «La femme est un diamant et elle vaut plus que tout l’or du monde! Elle doit être honorée, aimée et chérie.»

L’homme doit honorer et gâter la femme qu’il prétend aimer. C’est la conviction de Mariama Samb. Étudiante en Master2 dans une école de formation privée de la place, Mariama est accompagnée de son camarade de classe qu’elle nomme Kanté. Il est 17 heures passées. La jeune demoiselle arbore des lunettes noires à cette heure où les rayons du soleil qui va se coucher ne chauffent plus. Elle réajuste le foulard multicolore qu’elle attache en forme de nœud sur sa tête. Invitée à donner son point de vue sur le prix élevé de la dot, elle rétorque avec entrain : « Effectivement, vous avez raison de le dire parce que nous avons constaté maintenant que la dot est trop élevée par rapport à l’époque d’antan. Maintenant, pour les hommes, il faudrait débourser des millions pour doter la femme qu’ils souhaitent marier. À mon humble avis, même si certains considèrent cette pratique exagérée, je ne partage pas cette idée. Car, la femme est un diamant et elle vaut plus que tout l’or du monde! Elle doit être honorée, aimée et chérie. En définitive, elle mérite tout ce qu’il y a de biens dans ce monde. Et si un homme compte doter une femme avec des millions et autres biens, je n’y vois vraiment pas d’inconvénient », soutient-elle.

Kanté, étudiant : «Pourquoi se donner tout ce spectacle dans une entreprise qui, au fond, te ruine durablement ?»

Kanté qui sourit au fur et à mesure qu’elle parlait ne partage pas cet avis. Pour le jeune homme, la pratique de la dot doit s’opérer en toute discrétion et avec le cœur. II interpelle : «Pourquoi donner tout ce spectacle dans une entreprise qui, au fond, te ruine durablement ? » Le mieux, estime-t-il, c’est que cette pratique aurait été acceptable si la personne qui s’y adonnait en avait les moyens. « Le pire est que, pour éblouir leur petit monde, certains garçons irresponsables s’endettent juste pour s’acquitter de cette dot ». Ce, avant que son amie ne rétorque, à son tour, pince-sans-rire : « Qu’Allah éloigne de mon chemin les garçons radins!»

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Pape Abdou Diagne, professeur de philosophie : «le Mariage d’aujourd’hui est entièrement mû par l’intérêt et non par l’amour, car ils ne cessent de galvauder la pratique de par leurs actes ignobles et abominables»

Professeur de Philosophie, Abdou Diagne, lui, pense que la hausse considérable des divorces devrait dissuader les hommes qui projettent de se lancer dans ces pratiques. Comme s’il n’attendait que ce débat soit posé, l’occasion lui a été offerte de cracher son venin. D’abord, il procède à un bref résumé sur l’essence du mariage. «Le mariage ! C’est quoi le mariage ? Loin d’être un simple mot dans les faits sociaux, il est devenu un événement de grande envergure du fait de son aspect dispendieux. Pourtant, le mariage est juste une union de deux personnes de sexes différents dans le but de s’unir à vie en formant un couple.»

À en croire M. Diagne qui s’est cru dans un cours de philo, cette conception initiale du mariage est altérée actuellement car il y a des abus. «Mode concurrence activée, exhibitionnisme, des pratiques ostentatoires, basées entièrement sur le ” m’as-tu vu? ..” obligeant certains à faire plus que ce qui est à leur portée et à leur pouvoir, souvent même les exposent ; inconsciemment, ils finissent par se ruiner. Pire, ils peuvent se retrouver derrière les barreaux», peste-t-il, un porte-document à la main. Poursuivant, il regrette : «Les choix ne sont plus portés sur les valeurs de l’être humain mais sur le matérialisme alors que les valeurs devraient constituer le socle ou le soubassement de cette union pour qu’elle perdure.

Le Mariage d’aujourd’hui est entièrement mû par l’intérêt et non par l’amour, car il y en a qui ne cessent de galvauder la pratique de par leurs actes ignobles et abominables qui, du reste, ne s’écartent pas du gâchis injustifié et inadmissible avec la situation conjoncturelle mondiale où tout devient plus difficile au jour le jour, d’où la légitimité de revoir les conditions de faisabilité du mariage.» Trouvant une cause à toutes ses constatations, le philosophe explique que ce phénomène est plus encouragé par l’effet des Tics où les femmes aussi pensent être dans leur monde intime. Or, soutient Abdou Diagne, elles se trompent lourdement quand elles postent sur les réseaux les cadeaux que leur offrent leurs futurs époux en guise de dot.

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Oustaz Alioune Sall, prêcheur et maître coranique : «il était interdit aux hommes d’offrir à une femme des millions, des parures d’or…car cela peut fermer la porte aux autres femmes»

Pour le prêcheur et maître coranique, Oustaz Alioune Sall, les sommes faramineuses versées par l’homme à sa future épouse en guise de dot ne constituent guère un péché pour la religion musulmane. Toutefois, il souligne qu’il est interdit aux hommes d’offrir à une femme des millions, des parures d’or, des téléphones…pour la marier.

 Le prêcheur, très connu de par sa sagesse, qui nous accueille dans son domicile se réjouit du thème qui est évoqué. Car, pour lui, ce débat doit être posé pour permettre à toutes les générations de connaître les réalités qu’englobe cette pratique. Ainsi, il nous édifie sur la position de l’Islam face à cette pratique. Préalablement, Oustaz tient à faire savoir que le versement de la dot est nécessaire pour convoler en justes noces. «C’est la dot qui rend le mariage légal, licite sur le plan religieux. Elle est le revenu de la femme et son propre bien. Personne ne peut s’en accaparer. Cette somme d’argent qui lui est versée, est destinée à faire une activité économique ou du social. Dans tous les cas, c’est à elle qu’appartient cet argent», fait-il savoir.

À la question de savoir si l’Islam a déterminé un montant fixe à verser par le conjoint à la future mariée, le prêcheur rétorque : «Dans la loi islamique, le montant de la dot n’est pas fixé. Toutefois, cette somme ne doit pas être modique au point d’être minimisée ni élevée au point d’étonner. La preuve : le messager de Dieu (paix et salut sur lui) a donné en mariage des filles, en contrepartie d’une paire de chaussures, d’une bague de métal de mauvais aloi, d’une sourate, en l’occurrence « Sabisma Rabika Ahla» etc. ».

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Serigne Mor Mbaye, psychologue : «parfois la dot tellement immense participe à une sorte «d’hémorragie divorciale». Les mariages ne durent plus longtemps. Juste deux ans ; après»

Dans cet entretien, Serigne Mor Mbaye aborde les contours de la dot. À ses yeux, ce don, jadis symbolique, est aujourd’hui devenu essentiellement financier. Ce qui, dit-il, peut, dans certains cas, polluer la relation au sein du couple, «alors que, pour sceller un mariage, c’est la dot affective et d’amour qui est nécessaire».

Actusen : Qu’est-ce que la dot ?

Serigne Mor Mbaye : La dot est un don symbolique qui scelle un lien entre deux groupes, parce qu’il faut dire que ce sont deux groupes qui se marient. Cela veut dire qu’à chaque mariage, il y deux familles qui scellent un pacte et qui sont dans un rapport de don et d’échange symbolique. Ce qui est évident, c’est que c’est selon les groupes ethniques et leurs occupations de travail. Par exemple, chez les peulhs, la dot était constituée d’animaux parce que c’est la base de la richesse. Dans d’autres groupes, ça peut être des récoltes ou même du travail que le mari donne aux beaux-parents. Donc, selon les groupes ethniques, la dot revêt un caractère spécifique, à l’environnement, aux occupations etc. La dot n’était pas numéraire. L’argent est quelque chose d’ordre symbolique qu’on met dedans. Le terme «Nieente ak tranche» est symbolique. C’était à la fois quelque chose de matériel mais ce qui est évident c’est que ce n’est pas essentiel.

Actusen : Au fil du temps, la dot devient un fardeau pour les hommes désirant se marier. Quelle analyse faites-vous de cette évolution ?

Serigne Mor Mbaye : Avec la dégradation de nos valeurs, la dot est aujourd’hui essentiellement financière. Ce n’est plus un groupe humain qui se mobilise pour s’unir avec l’autre, mais c’est l’individu seul qui développe ses stratégies en faisant une accumulation de capital pour financer son mariage. Ce qui est lourd en termes numéraire. Il lui faut alors une année ou des mois de travail et bien souvent, la dot ne lui est pas rendue, c’est-à-dire que la femme n’emporte pas avec elle la somme qui lui a été versée à la maison conjugale. Elle va la laisser chez ses parents, alors que traditionnellement, souvent, la femme amène avec elle ou laisse une partie qui lui appartient, même si elle laisse ça en garde. Donc, face aux enchères de la  dot, les hommes n’en peuvent plus. Bien souvent même, ils sont endettés.

Actusen : Le montant ou la nature de la dot peuvent-ils avoir des effets néfastes sur la vie du couple ?

Serigne Mor Mbaye : Il y a bon nombre d’hommes qui, dans le contexte du mariage, reçoivent encore des réclamations par rapport à la dot qu’ils auraient pu donner. Ce qui contribue quelque part à polluer la relation au sein du couple. Parfois, la dot est tellement immense et participe quelque part à configurer les rapports sociaux et au sein du couple. C’est difficile. Ça participe à cette «hémorragie divorciale». Notre société est atteinte «d’hémorragie divorciale». Les mariages ne durent plus longtemps. Juste deux ans ; après, ça ne passe plus.

Actusen : Que faire, à votre avis, pour remédier à ce phénomène ?

Serigne Mor Mbaye : Il me semble qu’il y a une nécessité de revisiter notre façon de faire pour qu’en fin de compte l’affectivité puisse dominer l’argent. Il faut annuler la dot. Pour sceller un mariage, c’est la dot affective et l’amour qui sont nécessaires. Cela va éviter les crises interminables au sein des couples.

Dossier réalisé par Adja Khoudia Thiam (Actusen.sn)

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