Contribution

Les enjeux du retrait des enfants de la rue

Cette initiative de retirer les enfants de la rue est très louable. On le voit dans le sursaut populaire de félicitation dont elle a fait l’objet. Les enfants de la rue sont un mal et  une aberration longtemps négligés par les pouvoirs publics.  Mais c’est un phénomène complexe vieux de plusieurs années dans les pays du tiers-monde. Beaucoup d’initiatives ont été prises, n’empêche il subsiste toujours. Si le Sénégal prend la décision de s’y employer, cela nécessite une vraie démarche scientifique, la seule qui permettra une solution durable et non conjoncturelle.

 

Les enjeux sont énormes. Le débat que cela a suscité dans la masse évoque néanmoins de probables contradictions, même si une adhésion populaire est effective. Du coup, il nécessite pour l’autorité en charge de la question de se rattacher les services d’experts notamment de l’éducation. L’expression « enfant de la rue » qui couvre la mesure est longtemps usuelle dans le jargon des institutions internationales (UNICEF, UNESCO, ONG, Banque mondiale etc.), pourtant elle est restée presque inopérante dans le combat contre la rue et les zones en situation d’éducation d’urgence.

 

Au Sénégal, elle est plus ambigüe anthropologiquement. Dans le domaine de la tarbia et du majaal, la notion de « talibé » est consubstantielle à la rue. Elle implique la dimension de la formation à la modestie, à la piété et de l’intégrité même de la personne. La daara dans son sens sénégalais est un internat endogène à caractère sociale. Les apprenants y passent la nuit sans vivres, ni couchoirs. C’est la rue qui les prend en charge à l’aide de la mendicité qui a une fonction formative. En finir avec les « enfants de la rue » peut supposer en finir avec cette forme d’instruction coranique, ce qui présage déjà un risque de friction avec les marabouts chefs de daaras. En conséquence, la notion « enfant de la rue » est réductrice, sans compter son effet dans le milieu des handicapés. Il faut un autre concept plus englobant.

 

Il s’y ajoute que le tâtonnement expérimental dont le gouvernement use aujourd’hui est pertinent, mais il implique une démarche scientifique dont il faut élucider les contours ; en dépit qu’il provoque déjà des critiques faute de préalables en amont. La Somalie et Djibouti en sont des exemples dans le cadre des madrasas. L’Europe en a souffert avec les gens du voyage communément appelés tziganes. Donc une expertise est indispensable pour atteindre les objectifs. Le ministère de la femme envisage de prendre en charge un certain nombre, cela n’est pas la solution. Il n’a ni les moyens, ni les lieux pour les accueillir. Cette décision va biaiser le processus et finir par attraper le syndrome de la baisse des loyers, de l’interdiction du voile intégral et de la subvention des décodeurs TNT. Elle  va être contreproductive par des pratiques plus odieuses. Or une expertise est trouvable pour une solution plus fiable et durable.

 

Le renvoi dans les pays d’origine des enfants non sénégalais exige une bonne collaboration avec les pays concernés. A la moindre maladresse, la CEDEAO qui a déjà validé et salué la mesure se retournera contre le Sénégal par le principe de la « libre circulation des personnes et des biens ». L’autre risque et le plus éventuel, c’est de provoquer une mutation au sein des « enfants de la rue ». Ils peuvent dans un bref délai, se débarrasser de toutes les caractéristiques qui leur permettent d’être identifiés comme tels. Ils vont s’habiller autrement en se mutant dans une nouvelle forme de côtoiement des populations. Cette métamorphose peut être le banditisme, le racket, le braquage etc. Le plus simple serait qu’ils se replient dans les grandes villes de l’intérieur du pays, les grands foyers religieux.et certaines communes à forte concentration économique.

 

Sous ce rapport, le ministère en charge de la question ne doit plus revenir en arrière dans son engagement. En revanche, il doit impérativement faire appel à une expertise fiable au risque d’obtenir un effet d’annonce, une simple boule de neige. C’est toute l’étendue du territoire qui doit être concernée (villes et villages) en mettant en contribution l’ensemble des appareils d’Etat.

Dr. Badara Ndior, Formateur au CRFPE de Dakar.

Membre du laboratoire interuniversitaire des sciences de l’éducation

et de la communication (LISEC) de l’université de Strasbourg, aliounendior@yahoo.fr  .

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