Au Sénégal, l’étau se resserre autour des médias. Depuis mai 2024, la situation s’est dégradée au point que la Coordination des Associations de Presse (Cap) parle désormais d’un «monstre» face auquel il faut «se mobiliser». Ce n’est plus une simple crispation entre le pouvoir et la presse : c’est une guerre d’usure qui semble vouloir faire taire toute voix libre et indépendante. Le constat est sans appel : «les assauts répétés que le secteur des médias sénégalais subit portent les empreintes du Gouvernement et de ses démembrements», déclare la Cap dans son texte liminaire, lu en conférence de presse le 29 avril. Après une asphyxie budgétaire de plus de dix mois, symbolisée notamment par la suspension de tous les contrats liant les médias aux entreprises publiques suite à une circulaire du Premier ministre, le ministère de la Communication a franchi une nouvelle étape.
Le 22 avril, un arrêté ministériel a été pris le fameux 011059 doublé d’une vague d’assignations délivrées par la Direction de la Surveillance du Territoire (Dst). Objet : la «cessation immédiate d’activité » pour plusieurs entreprises de presse, jugées non conformes. Jusqu’ici, «une vingtaine de responsables de médias ont été convoqués», mais ce chiffre pourrait rapidement grimper à «200 voire 300» selon la Cap. Une attaque frontale, massive, menée sous couvert d’une prétendue régulation du secteur. Ce que dénonce la Cap, c’est aussi le mépris des règles élémentaires de droit. Les mesures de suspension sont appliquées sans notification, sans motivation, sans recours possible. «Aucun des médias déclarés non conformes n’a reçu de notification sur les motifs de rejet», peut-on lire. Le ministère agit en toute opacité, comme s’il «pouvait être assimilé au Conseil constitutionnel ou à la défunte CREI», sans que personne ne puisse contester ses décisions.
Le fond du problème, c’est le flou, savamment entretenu. La plateforme officielle permettant l’enregistrement des entreprises de presse est fermée depuis février. Résultat : il n’est plus possible de créer un média au Sénégal aujourd’hui. L’incertitude est totale pour les professionnels du secteur, condamnés à deviner s’ils sont autorisés à exercer ou non. Et pendant ce temps, les organes de régulation sont paralysés : le Fonds d’Appui et Développement de la Presse est bloqué, la Commission de la carte de presse ne fonctionne plus, le Cnra est inopérant faute d’organe délibérant. Dans un contexte où les institutions gardent le silence, où la Cour suprême n’a toujours pas statué sur les recours déposés, la Cap lance une métaphore glaçante : «La presse sénégalaise, aujourd’hui, ressemble à un George Floyd étouffé par les Institutions censées la protéger.» La formule est brutale, mais elle traduit l’intensité de la suffocation ressentie par un corps de métier à qui on retire, méthodiquement, ses moyens de survie.
Face à cela, la Cap choisit de mettre en place un plan d’action articulé autour de trois axes. En effet, un formulaire est mis à disposition pour recenser les entreprises déclarées non conformes et les assister juridiquement, un recours collectif sera déposé devant la Cour suprême, enfin, une série de rencontres est prévue avec les syndicats, les organisations de défense des droits humains, le patronat et la société civile, avec en point d’orgue un sit-in devant le ministère de la Communication. Loin de céder au découragement, la Cap se restructure aussi de l’intérieur. Une assemblée générale est prévue le 17 mai prochain pour formaliser son fonctionnement, dans un esprit d’ouverture et de rassemblement.
Aïssatou TALL (Actusen.sn)
