À New York, en marge de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye s’est entretenu avec RFI et France 24. De la candidature de Macky Sall au secrétariat général de l’ONU aux négociations sur la dette, en passant par le FMI, une éventuelle dissolution de l’Assemblée nationale, les élections locales, la loi sur l’homosexualité, les migrations, les JOJ Dakar 2026 et les relations avec les pays de l’AES, le chef de l’État a déroulé ses positions et fixé ses priorités. Face aux interrogations sur son agenda politique intérieur, et l’accusation de trahison dont il fait de la part de ses anciens camarades de Parti, Diomaye assure que sa « seule boussole » reste « l’intérêt supérieur du peuple sénégalais » et que « la seule chose dont [il] est susceptible de trahir reste [son] serment devant nation sénégalaise. » Entretien.
RFI/France 24 : Les Nations unies sont souvent présentées comme impuissantes, voire inutiles. Faut-il revoir totalement l’architecture internationale ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Le constat est partagé sur l’état de l’ONU aujourd’hui. Mais c’est justement parce qu’elle est dans cet état qu’il faut se rappeler les raisons de sa création. Nous sortions de la Seconde Guerre mondiale et de ses ravages. Le monde ne pouvait pas rester impuissant ou attendre de replonger dans un tel chaos.
Il faut donc revenir à l’idée originelle et réformer l’ONU pour lui permettre d’assumer pleinement la mission pour laquelle elle a été créée. Cette organisation demeure importante. Nous devons travailler à ce que le multilatéralisme reprenne le dessus sur les initiatives bilatérales.
RFI/France 24 : L’Afrique reste sous-représentée au Conseil de sécurité. Faut-il lui accorder un siège permanent ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Tous les discours convergent depuis des années sur la nécessité pour l’Afrique d’avoir un siège permanent au Conseil de sécurité. C’est le combat qui est mené. Nous espérons que les voix qui portent réellement la décision au sein de l’ONU comprendront qu’un continent qui doit compter 2,5 milliards de personnes en 2050 ne peut être exclu des instances de décision de l’organisation mondiale.
« Je pense, au contraire, que la candidature de l’ancien président du Sénégal, Macky Sall, garde toutes ses chances de succès. Qui de mieux aujourd’hui pour défendre une meilleure place de l’Afrique que le président Macky Sall ? Qui de mieux pour défendre la réforme de l’architecture financière internationale que le président Macky Sall, qui a subi les affres de la dette qui ont plombé ses ambitions et qu’il partage avec beaucoup de pays du Sud ? »
RFI/France 24 : Pourquoi soutenir la candidature de l’ancien président Macky Sall alors que certains estiment qu’elle a peu de chances d’aboutir ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Je ne partage pas ce pessimisme. Je pense, au contraire, que la candidature de l’ancien président du Sénégal, Macky Sall, garde toutes ses chances de succès. Ceux qui sont considérés comme ayant des chances ne le sauront que lorsque les cinq membres permanents auront décidé que leur candidature passe. Nous ne savons pas encore quels seront les votes des membres permanents du Conseil de sécurité.
Nous sommes en train de discuter avec ceux qui votent et ceux qui tiennent la décision. J’estime que les chances sont réelles.
Mais je voudrais insister sur le profil du candidat. Qui de mieux aujourd’hui pour défendre une meilleure place de l’Afrique que le président Macky Sall ? Qui de mieux pour défendre la réforme de l’architecture financière internationale que le président Macky Sall, qui a subi les affres de la dette qui ont plombé ses ambitions et qu’il partage avec beaucoup de pays du Sud ? Il est de notre devoir, en tant que Sénégalais, de le soutenir.
RFI/France 24 : Le Sénégal a conclu un accord avec le FMI qui doit permettre un prêt de 2,2 milliards de dollars sur trois ans. La dette est devenue beaucoup plus importante. Les négociations avec les créanciers vont-elles être rapides ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : C’est une préoccupation partagée par le Sénégal, qui a choisi le cadre commun du G20, et par le cadre lui-même, qui doit faire preuve d’efficacité et d’efficience, particulièrement sur la réduction des délais de négociation.
J’ai récemment été à Washington et j’ai constaté que c’est une préoccupation que je partage avec la directrice générale du FMI, mais aussi avec le directeur général de la Banque mondiale. Avant de choisir ce cadre, nous avons demandé qu’il soit amélioré, notamment sur les délais de traitement et de discussion.
Nous avons obtenu des engagements fermes sur la réduction des délais. Nous espérons que chaque partie fera preuve de toutes les diligences possibles pour aller plus vite.
« En matière de trahison, la seule chose que je suis susceptible de trahir, c’est mon serment que j’ai prêté le 2 avril 2024 face au peuple sénégalais et devant Dieu. Au-delà de ces référents, il n’y a rien d’autre qui m’engage »
RFI/France 24 : Le FMI rime souvent avec austérité. Les subventions à l’énergie vont baisser. Les plus démunis ne vont-ils pas payer le prix de ces politiques ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Au contraire. Dans le cadre du Sénégal, ce que nous avons réussi, c’est à préserver le pouvoir d’achat des plus démunis. En 2026, nous avions programmé 35 milliards de francs CFA de bourses de sécurité familiale. Nous avons décidé de doubler cette enveloppe pour la porter à 70 milliards. Cette même enveloppe sera portée à 140 milliards en 2027.
Le registre national des bénéficiaires passe également d’environ 500 000 à un million de bénéficiaires. Notre préoccupation fondamentale dans les discussions avec le Fonds a été de préserver le pouvoir d’achat et d’assister les plus faibles afin qu’ils n’aient pas à payer le prix fort des efforts nécessaires pour restaurer les équilibres financiers.
« Quand le gouvernement va à l’Assemblée nationale pour une loi de finances rectificative ou pour une autre loi, il y va. Le gouvernement est une institution à côté de l’Assemblée nationale et des autres institutions. Chacun assume ses responsabilités et le peuple arbitre. »
RFI/France 24 : Votre loi de finances va bientôt arriver devant une Assemblée nationale où votre ancien parti, le PASTEF, dispose d’une large majorité. Craignez-vous une censure ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : En matière de trahison, la seule chose que je suis susceptible de trahir, c’est mon serment que j’ai prêté le 2 avril 2024 face au peuple sénégalais et devant Dieu. Au-delà de ces référents, il n’y a rien d’autre qui m’engage.
Quand le gouvernement va à l’Assemblée nationale pour une loi de finances rectificative ou pour une autre loi, il y va. Le gouvernement est une institution à côté de l’Assemblée nationale et des autres institutions. Chacun assume ses responsabilités et le peuple arbitre.
Dans le contexte où nous sommes, par rapport aux efforts que nous sommes amenés à faire pour le bénéfice du peuple sénégalais, ces représentants ne sauraient avoir un autre comportement patriotique que d’accompagner cette dynamique.
« Le président de la République que je suis l’ avait (Ousmane Sonko) choisi comme Premier ministre en vertu des pouvoirs qui me sont conférés par la Constitution. Quand cette rupture de confiance a persisté, je me suis choisi un autre Premier ministre. Le Sénégal avance et la République est à l’heure. »
RFI/France 24 : Le limogeage d’Ousmane Sonko est intervenu après une visite du FMI. La volonté d’avancer avec le FMI a-t-elle été à l’origine de votre rupture ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Non, même pas. Nous avons eu des divergences persistantes sur certains sujets. Le président de la République que je suis l’avait choisi comme Premier ministre en vertu des pouvoirs qui me sont conférés par la Constitution. Quand cette rupture de confiance a persisté, je me suis choisi un autre Premier ministre. Le Sénégal avance et la République est à l’heure.
« Nous ne sommes pas encore au 2 décembre et il n’y a pas de fixation sur une dissolution de l’Assemblée ou sur l’organisation d’élections à telle ou telle autre date. […] Le moment venu, selon ce qu’on aura en face, on décidera. Mais la seule boussole que nous avons, c’est l’intérêt supérieur du peuple sénégalais et la fluidité dans la communication des institutions. »
RFI/France 24 : Une dissolution de l’Assemblée nationale est-elle sur la table à partir du 2 décembre ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Nous ne sommes pas encore au 2 décembre et il n’y a pas de fixation sur une dissolution de l’Assemblée ou sur l’organisation d’élections à telle ou telle autre date.
Ceux qui ont saisi la Cour suprême pour obtenir une date ont vu la Cour leur dire, par deux fois, qu’à ce moment rien ne me contraint à fixer la date des élections.
Si cela devait se faire, ce sera dans le cadre d’un consensus. Vous connaissez mon attachement au dialogue et à la concertation. Pourquoi exclure une prérogative dont on est investi par la Constitution ? Tout est question de nécessité ou de contexte.
Le moment venu, selon ce qu’on aura en face, on décidera. Mais la seule boussole que nous avons, c’est l’intérêt supérieur du peuple sénégalais et la fluidité dans la communication des institutions.
RFI/France 24 : Allez-vous annoncer le report des élections locales prévues le 17 janvier ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Une organisation de la société civile a saisi la Cour suprême pour lui demander de m’enjoindre de fixer la date de l’élection. La Cour a considéré qu’au regard des dispositions légales, les élections locales peuvent être organisées jusqu’à la fin de l’année 2027.
Une autre organisation, le Front pour la défense de la République, a également saisi la Cour en référé mesures utiles. La Cour a décidé de la même chose. Il n’y a donc rien qui urge en réalité.
Je ne voudrais pas que nous soyons dans l’obsession électorale permanente alors que nous avons quelque chose qui doit nous préoccuper fondamentalement : discuter avec le Fonds, obtenir un accord qui passe en Conseil d’administration, soit approuvé et restaure définitivement la confiance des partenaires et des investisseurs vis-à-vis du Sénégal.
« Dans ces pays-là (France, USA…), lorsqu’ils ont légalisé le mariage homosexuel, nous étions très choqués. Avons-nous réagi ? Non. Nous avons considéré que ce sont des pays souverains qui ont fait leur choix législatif et nous l’avons respecté. Nous demandons la même chose »
RFI/France 24 : La loi promulguée le 31 mars sur la criminalisation de l’homosexualité suscite des critiques internationales. Comprenez-vous ces critiques ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : De quelle communauté internationale parlez-vous ?
RFI/France 24 : La France, les Nations unies…
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Dans ces pays-là, lorsqu’ils ont légalisé le mariage homosexuel, nous étions très choqués. Avons-nous réagi ? Non. Nous avons considéré que ce sont des pays souverains qui ont fait leur choix législatif et nous l’avons respecté. Nous demandons la même chose.
RFI/France 24 : L’Union européenne finance deux centres d’accueil au Sénégal pour les migrants secourus en mer. Le Sénégal devient-il un sous-traitant d’une politique migratoire européenne ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Non, pas du tout. Même lorsqu’il a été question pour le Sénégal d’accueillir certains migrants refoulés de certains pays, nous avons refusé.
Les migrants qui prennent la mer sont pour l’essentiel des Africains. Il est d’abord question de leur protection et de leur intégrité physique au regard des conditions dans lesquelles ils voyagent. De notre côté, il s’agit de ne pas les laisser entre les mains de passeurs ou de trafiquants d’êtres humains.
Il est de notre responsabilité d’empêcher ces départs. Lorsque nous ramenons des migrants à terre, il est également de notre responsabilité de les prendre en charge.
RFI/France 24 : Le Sénégal sera-t-il prêt pour les Jeux olympiques de la jeunesse ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Nous avons eu l’honneur et le privilège d’accueillir la flamme au nom de l’Afrique qui accueille ces Jeux célébrés à Dakar. Nous avons travaillé pour être à la hauteur des exigences organisationnelles et sécuritaires.
À ce stade, les infrastructures qui doivent accueillir les Jeux sont prêtes. Nous continuons à parfaire le dispositif de sécurité. À quelques semaines des Jeux, nous sommes confiants que le Sénégal sera prêt et que nous organiserons des Jeux à notre image, sobres mais festifs.
RFI/France 24 : La situation sécuritaire au Mali et dans les pays de l’AES fait-elle craindre une contagion au Sénégal ? Avez-vous déjoué des tentatives d’attaques terroristes ces dernières semaines ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Le Mali est un pays voisin qui le restera. Quand il y a des problèmes de sécurité de cette nature au Mali, cela concerne forcément le Sénégal. Le terrorisme n’a pas de frontière.
Le Sénégal ne peut pas dire qu’il est à l’abri, mais nous prenons toutes les mesures nécessaires, en concertation avec les pays avec lesquels nous partageons cette menace réelle, par l’échange de renseignements et par d’autres mécanismes.
Nous sommes même allés, à un moment donné, jusqu’à des patrouilles communes pour anticiper cette menace et enrayer toute tentative de frappe sur le Sénégal. Nous continuons à être vigilants, notamment dans le contexte des Jeux.
RFI/France 24 : Vous êtes depuis quelques semaines président en exercice de la CEDEAO. Allez-vous vous rendre au Burkina Faso et au Niger, après le Mali ?
Bassirou Diomaye Diakhar Faye : Je n’ai pas de frontières en tant qu’Africain pour aller dans un pays ou dans un autre où je serai certainement bien accueilli en tant que frère africain. Je pourrais me rendre dans n’importe quel autre pays dans le futur, selon les besoins et les disponibilités.
La CEDEAO fait face à des défis. Nous avons vu trois membres importants quitter l’organisation et créer une autre organisation, la Confédération des États du Sahel. C’est leur souveraineté de décider d’être dans une organisation ou d’en sortir.
« Le Sénégal ne peut pas dire qu’il est à l’abri, mais nous prenons toutes les mesures nécessaires, en concertation avec les pays avec lesquels nous partageons cette menace réelle, par l’échange de renseignements et par d’autres mécanismes »
Nous respectons cette décision et nous travaillons à garantir les conditions d’une coexistence des deux organisations, qui garantisse la libre circulation des personnes et des biens et permette un commerce réel entre les pays, qu’ils soient membres de la CEDEAO ou de la Confédération des États du Sahel.
Le dialogue est enclenché. Nous avons nommé un négociateur spécial en la personne de l’ancien président Lansana Kouyaté. Le Sénégal jouera sa partition. Nous tendons la main à tout le monde et nous parlons à tout le monde.
Quelle que soit l’organisation dont ils relèvent, il nous faut discuter des problèmes que nous avons en commun et travailler à une coexistence dans les meilleures conditions possibles.
Amadou DIA (Actusen.sn)
