Entre promesses de modernisation et risques de déshumanisation, la justice sénégalaise avance sur un fil numérique. À l’occasion de la rentrée solennelle des Cours et Tribunaux, le magistrat Cheikh Mbacké Guissé tire la sonnette d’alarme : oui au numérique, mais non à une justice livrée aux algorithmes. Un plaidoyer fort pour un juge augmenté, jamais remplacé.
La justice sénégalaise est à la croisée des chemins. Confrontée à l’explosion du numérique, à la dématérialisation des procédures et à l’irruption de l’intelligence artificielle, l’institution judiciaire doit se réinventer sans se renier. C’est le message central livré par le juge Cheikh Mbacké Guissé, magistrat au Tribunal de grande instance hors classe de Dakar et docteur en droit privé, lors de la rentrée solennelle des Cours et Tribunaux 2026, tenue hier et placée sous le thème : « Le juge face aux défis du numérique ».
Sur près de 970 procédures identifiées comme éligibles à la dématérialisation, seules 34 sont effectivement mises en ligne, et aucune n’est totalement accessible au justiciable
Dans un exposé dense et sans concession, le magistrat a dressé un diagnostic lucide d’une justice encore largement en retard sur la révolution technologique, malgré une volonté politique clairement affichée. Si la digitalisation est devenue un slogan récurrent, la réalité est plus crue. Sur près de 970 procédures identifiées comme éligibles à la dématérialisation, seules 34 sont effectivement mises en ligne, et aucune n’est totalement accessible au justiciable. Un constat qui révèle, selon le juge Guissé, l’ampleur du chantier encore à accomplir. Avec 425 magistrats pour plus de 18 millions d’habitants, soit un ratio d’un juge pour 43 000 citoyens, l’accès à la justice reste un défi structurel. À cela s’ajoutent les lenteurs procédurales, notamment dans la transmission des dossiers d’appel, où 60 % des affaires font l’objet de renvois, souvent faute de dossiers physiquement disponibles.
Mieux ou pire, avec 425 magistrats pour plus de 18 millions d’habitants, soit un ratio d’un juge pour 43 000 citoyens, l’accès à la justice reste un défi structurel ; quand 60 % des affaires font l’objet de renvois, souvent faute de dossiers physiquement disponibles
Ainsi, pour le magistrat, la dématérialisation intégrale n’est plus un luxe mais une nécessité. « Il s’agit d’un gain de temps, mais surtout d’un gain de justice », affirme-t-il. Cheikh Mbacké Guissé reconnaît sans détour les apports du numérique : célérité des procédures, meilleure gestion des dossiers, transparence accrue, accès facilité à la jurisprudence et à la doctrine. Des expériences locales, notamment au Tribunal de commerce hors classe de Dakar, montrent que la digitalisation peut produire des résultats concrets.
Ainsi, le magistrat Cheikh Mbacké Guissé est d’avis que la dématérialisation intégrale n’est plus un luxe mais une nécessité : « Il s’agit d’un gain de temps, mais surtout d’un gain de justice »
Mieux encore, les outils d’aide à la décision, déjà utilisés à la Cour suprême, permettent d’améliorer la qualité des décisions tout en respectant des délais raisonnables. À condition, insiste le juge, que ces outils demeurent des assistants, jamais des décideurs.
Toutefois, il y a le spectre d’une justice prédictive déshumanisée
Mais l’alerte du juge Guissé est tout autant claire : l’intelligence artificielle ne doit pas devenir le cerveau du juge. Derrière la promesse d’une justice prédictive, se cachent des risques majeurs : opacité des algorithmes, biais discriminatoires, atteinte à l’indépendance du magistrat et effacement de l’humanité de l’acte de juger. D’ailleurs, le magistrat cite les dérives observées ailleurs, notamment le logiciel COMPAS aux États-Unis, accusé de biais raciaux, ou encore les sanctions infligées à des avocats étrangers pour avoir invoqué des jurisprudences fictives générées par l’IA. « L’algorithme ne corrige pas le réel, il le réplique», rappelle-t-il. Plus grave encore, la question de la responsabilité demeure entière : qui répond d’une erreur algorithmique ? Le juge, l’État, le concepteur, ou la machine elle-même ?
Cybersécurité et données : l’autre bombe à retardement
À ces enjeux s’ajoutent ceux de la cybersécurité. Selon des chiffres cités par le magistrat, le Sénégal figure parmi les pays les plus exposés au phishing en Afrique de l’Ouest. La justice, dépositaire de données sensibles et de secrets d’affaires, n’est pas à l’abri de cyberattaques aux conséquences potentiellement dévastatrices. D’où la nécessité, martèle-t-il, d’un cadre normatif robuste, d’une stratégie nationale de cybersécurité et d’un encadrement éthique strict de l’usage de l’intelligence artificielle.
Le juge Guissé fait le plaidoyer pour une justice humaine et moderne : « L’enjeu n’est pas d’automatiser la justice, mais de garantir que la technologie renforce la qualité de la décision sans jamais supplanter le discernement humain »
Pour Cheikh Mbacké Guissé, le juge ne saurait être réduit à une « machine à syllogismes ». Juger, c’est interpréter, contextualiser, humaniser la règle de droit. L’enquête de personnalité, les circonstances atténuantes et la personnalisation de la peine sont autant d’expressions de cette humanité que l’algorithme ne peut reproduire. La voie à suivre est donc claire : une justice augmentée, mais pas automatisée. Une justice qui s’approprie les outils numériques pour mieux servir le citoyen, sans jamais renoncer à la souveraineté du juge. D’ailleurs, dans le sillage du New Deal technologique et de la Vision Sénégal 2050, le magistrat voit une occasion inédite de repositionner le juge au cœur de l’écosystème numérique, sans sacrifier les principes fondamentaux du procès équitable. « L’enjeu n’est pas d’automatiser la justice, mais de garantir que la technologie renforce la qualité de la décision sans jamais supplanter le discernement humain », conclut-il.
Amadou DIA (Actusen.sn)
