ContributionAmnistie et mémoire sélective : une démocratie sous anesthésie

Amnistie et mémoire sélective : une démocratie sous anesthésie

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Aujourd’hui, le régime au pouvoir tente de tourner la page, de la réécrire ou de la raturer, sans véritablement la lire.

Depuis plusieurs mois, l’agitation politique autour des événements de 2021 à 2024 semble céder la place à une forme de déni institutionnel. Le débat public, autrefois enflammé par les morts, les détentions arbitraires et la dérive autoritaire, s’est progressivement déplacé vers un silence gênant, entre oubli volontaire et gestion tactique du passé. La loi d’amnistie adoptée le 6 mars 2024 incarne cette stratégie : effacer sans assumer, reconstruire sans rendre de comptes.

Une loi d’amnistie sous tension juridique

La loi d’amnistie votée en mars 2024 visait à éteindre toutes les poursuites judiciaires liées aux troubles sociopolitiques ayant secoué le pays entre février 2021 et février 2024. En surface, elle semblait offrir une voie de réconciliation nationale. Mais en profondeur, elle soulevait de graves inquiétudes. Des ONG de défense des droits humains ont dénoncé une manœuvre politique visant à garantir l’impunité à ceux qui ont ordonné ou exécuté des actes de répression disproportionnée.

Cependant, un tournant décisif est intervenu en avril 2025. Le Conseil constitutionnel, saisi d’un projet de révision visant à interpréter le champ de l’amnistie, a rappelé fermement les limites du droit national face aux exigences du droit international. En clair : les crimes de sang, les actes de torture ou les exécutions extra-judiciaires ne peuvent être couverts par une loi d’amnistie, et ce, même sous l’habillage d’un consensus politique.

Les institutions judiciaires, souvent perçues comme muselées sous le précédent régime, retrouvent ici un souffle. Reste à savoir si ce sursaut du droit sera suivi d’effets concrets.

Incitation à la haine : le poids des mots, le choc des conséquences

Depuis 2021, la scène politique sénégalaise a été traversée par une nouvelle rhétorique, fondée sur le rejet, l’outrance et l’appel permanent à la confrontation. Des leaders politiques souvent adulés par une jeunesse en colère ont théorisé le ’“Gatsa-Gatsa” une forme de loi du talion prônant la désobéissance civile. Derrière ces slogans, une véritable doctrine de la polarisation : la politique comme guerre, l’opposant comme ennemi, l’État et les forces de l’ordre comme cible.

Même sans les nommer, leur responsabilité est à questionner. Car ces discours ont nourri un climat de tension où les appels à la violence ont précédé des actes concrets : attaques contre les forces de sécurité, incendies de biens publics, lynchages, milices improvisées. L’incitation n’est pas un détail, elle est un carburant. Et dans un État de droit, la parole publique engage.

L’histoire jugera.

Des indemnisations sans justice ?

Plus troublant encore, certains proches de victimes ou détenus de la répression ont déjà été indemnisés par l’État, sans qu’aucune décision de justice ne reconnaisse officiellement leur statut. Une procédure administrative rapide, discrète, opaque et politiquement utile pour calmer les esprits. Mais peut-on parler de réparation quand il n’y a pas eu de procès, pas de vote à l’assemblée nationale, pas de reconnaissance des faits, pas d’identification des responsables ?

L’indemnisation sans justice ressemble à un aveu muet : l’État reconnaît un tort sans oser le nommer.

Le ministre de la Justice à l’offensive… jusqu’où ?

Depuis sa nomination, le nouveau ministre de la Justice multiplie les signaux d’ouverture : relance d’affaires, promesses d’enquêtes, appel aux victimes à témoigner. Il semble décidé à activer tous les leviers judiciaires pour que lumière soit faite. Mais jusqu’où pourra-t-il aller ? Et surtout, jusqu’où le laissera-t-on aller ?

Car la justice, dans ce dossier, ne sera pas neutre. Elle croisera des intérêts puissants, des silences bien gardés, des responsabilités partagées jusque dans les sphères haut placées. C’est une bataille autant judiciaire que politique. Et seule une volonté claire de vérité pourra lui éviter d’être une simple opération de communication.

Rappelons les propos du Premier Ministre sur sa conception de la fonction de garde des sceaux et des limites de son indépendance : « Le pays a changé, c’est moi le Premier ministre (Pm) du Sénégal. En tant que PM, j’ai les privilèges de donner des instructions au ministre de l’Intérieur, au procureur et au ministre de la Justice (…) Le ministre de la Justice, c’est une autorité politique, ce n’est pas une autorité judiciaire. Que personne ne fait croire au ministre de la Justice qu’il est indépendant. Moi, Ousmane Sonko, je peux lui donner l’ordre de poursuivre par exemple Déthié Fall. Et, il n’aura pas d’autre possibilité que de saisir le Procureur afin de poursuivre Déthié ».

Quelles leçons tirer des erreurs du passé ?

Aujourd’hui, le pouvoir en place tente de tourner la page ou de la raturer, sans véritablement la lire. Mais quelle leçon tirerons-nous de ces années de tumulte ? Les perspectives d’avenir dépendront de la capacité de chacun à assumer sa part de responsabilité.

Les hommes politiques, toutes tendances confondues, doivent cesser d’instrumentaliser la colère populaire, en particulier celle des jeunes. Cette jeunesse sacrifiée, envoyée au front sans protection ni perspective, ne peut plus être utilisée comme de la chair à canon pendant que leurs leaders observent depuis leurs salons feutrés, protégés par des gros bras, des privilèges et l’immunité.

L’exercice démocratique ne doit pas être confondu avec le chaos. Il peut et doit se faire dans le respect de la paix civile. La désobéissance ne saurait être une stratégie politique permanente, encore moins un carburant de légitimation. Le Sénégal vient d’en apporter la démonstration : malgré la répression, les arrestations et les violences, c’est par les urnes et non par les armes que le changement a eu lieu. Le président Bassirou Diomaye Faye n’a pas accédé à la magistrature suprême par la force ou l’insurrection, mais par un processus électoral démocratique.

C’est là une victoire du peuple sénégalais, mais aussi une invitation urgente à refonder la culture politique sur des bases saines : l’éthique, la justice, la responsabilité. Car une démocratie ne tient pas seulement sur des lois ou des élections, mais sur la conscience de ses acteurs à préserver la vie humaine au-dessus de tout.

 



Amadou Baba NDIAYE
Consultant en Marketing Digital Entrepreneur
Tel : +221 77 180 55 45
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