Contribution

Forces démocratiques du Sénégal (FDS) à Guillaume Soro, Président de Générations et peuples solidaires (GPS) 

Cher Camarade Guillaume,

C’est avec beaucoup de peine que nous avons appris, le 23 décembre dernier, le mandat d’arrêt international émis contre vous par la justice ivoirienne qui vous accuse de tentative d’atteinte à l’autorité de l’État. Depuis que nous avons été informés de la nouvelle, nous nous sommes posés la question suivante :  à quelques mois des élections présidentielles, prévues en octobre 2020, comment un homme si jeune, qui a été dirigeant de Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI), Premier ministre de la Côte d’ivoire de 2007 à 2012, et Président de l’Assemblée nationale jusqu’au début de cette année, pourrait-il s’insurger contre l’État, alors qu’il a toutes les chances d’arriver au pouvoir de manière démocratique ?

Pour nous, ces accusations ont tout l’air d’être d’une manœuvre politique pour vous mettre en dehors de la course présidentielle. Notre surprise est d’autant plus grande que ceux qui ont proféré ces accusations agissent sous la caution d’Alassane Ouattara, qui lui-même a souffert de l’exil et pour qui le peuple ivoirien s’est tenu débout pour le soutenir lorsqu’il a été victime de bannissement de sa candidature à la présidentielle de 2000. Nous avions pensé qu’après son élection en 2010, marquant la fin de la guerre civile et la transition de la Côte d’Ivoire vers la paix, il serait l’homme de la réconciliation et de l’unité nationale. Mais les récents agissements de son régime semblent démontrer tout le contraire.

En vous accusant de complot contre l’État, et en usant de la force pour annuler votre retour en Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a démontré à la face du monde qu’il a choisi de piétiner délibérément les principes les plus basiques de la démocratie. Il a agi comme la plupart des chefs de la vieille classe politique du continent, qui ont pris leur pays en otage, en instrumentalisant la justice et les institutions de l’État, pour écarter des adversaires politiques jugés encombrants. Ces chefs d’une certaine époque n’ont aucune intention de partir ou de passer le flambeau à la nouvelle génération qui déborde d’énergie transformatrice, mais accablée par des promesses de changement jamais tenues. Les jeunes les plus audacieux, et qui refusent d’être des spectateurs du destin de leur peuple, sont vite mis en quarantaine, s’ils ne sont pas simplement liquidés politiquement.

Les accusations proférées contre vous par le régime d’Alassane Ouattara rappellent celles du régime de Macky Sall au Sénégal, contre Khalifa Sall et Karim Wade. Ces deux candidats sérieux ont été injustement écartés de la course à la présidentielle de 2019. Nous avons à présent des gouvernants qui ont choisi de se replier dans des réflexes autocratiques et n’ont cure de la misère de leur peuple et de la paix sociale. Ils musellent la presse, interdisent les manifestations pacifiques et les répriment souvent avec l’usage excessif de la force policière. Ils durcissent les conditions carcérales et s’en prennent fréquemment aux défenseurs des droits humains qui les interpellent sur les arrestations arbitraires, surtout des opposants politiques.

Notre génération ne peut pas se contenter d’être spectatrice de la marche du continent vers le déluge. Nous avons le devoir d’être des acteurs qui participent à l’écriture de l’histoire d’un changement radical dans nos pays respectifs. Nous avons l’obligation de nous ériger en représentants des aspirations des vies quotidiennes et ordinaires, c’est-à-dire tous ceux et toutes celles qui ne parlent jamais, qui se taisent toujours : les invisibles. Notre génération doit travailler à récupérer les grandes idées généreuses et justes qui ont été au cœur de l’histoire de l’Afrique et de l’humanité afin d’élaborer un nouveau projet politique capable de mobiliser les masses populaires qui souffrent dans la misère et la précarité.

Pour réussir ce pari, nous devons d’abord constituer un bouclier contre les restrictions de l’espace politique par des dirigeants qui manipulent les élections et tripatouillent les constitutions pour prolonger leurs mandats et satisfaire leur soif du pouvoir. En Guinée-Conakry, Alpha Condé, qui achève son deuxième mandat en octobre 2020, cherche à lever l’obstacle constitutionnel pour être à nouveau candidat à sa propre succession. Au Sénégal, Macky Sall donne une réponse délibérément élusive au débat sur son troisième mandat qui est sur toutes les lèvres depuis sa réélection en février 2019.

De notre avis, Alassane Ouattara doit faire montre d’élévation en garantissant les conditions d’une saine compétition électorale à la fin de son mandat en 2020. L’histoire de la Côte d’Ivoire ne doit pas être un perpétuel recommencement et Alassane Ouattara est attendu pour indiquer une voie de sortie honorable. C’est en réussissant à renforcer le processus démocratique et la paix sociale en Côte d’Ivoire qu’il sortira de l’histoire par la grande porte et permettra aux fils  et filles de la Côte d’Ivoire de parachever l’œuvre d’édification de ce grand pays. Près d’une décennie après la terrible crise post-électorale ivoirienne de 2010-2011, qui a coûté la vie à 3 000 personnes, la Côte d’Ivoire a su projeter l’image d’un pays stable qui a connu une période de forte croissance économique et un retour sur la scène internationale, avec l’obtention d’un siège au Conseil de sécurité de l’ONU et avec la présidence de la CEDEAO.

Cependant, le mandat d’arrêt lancé contre vous, camarade Guillaume Soro, à quelques mois de la présidentielle d’octobre 2020, ne rassure guère. Nous percevons les mêmes symptômes qui avaient précipité la Côte d’Ivoire dans une crise meurtrière, il y a de cela une décennie. La tenue d’élections libres, transparentes et inclusives, organisées par des institutions indépendantes et qui débouchent sur un transfert pacifique du pouvoir à la nouvelle personne élue, serait le plus grand service que la classe politique ivoirienne pourrait rendre à son pays. Ainsi, nous soutenons qu’Alassane Ouattara doit être ouvert à un dialogue politique constructif avec l’opposition significative, pour définir les règles du jeu et consolider la démocratie et la réconciliation.

Nous osons croire que les tenants du régime en Côte d’Ivoire sauront savoir raison garder, en levant le mandat d’arrêt international contre votre personne, afin que vous puissiez rentrer au pays et poursuivre votre chemin. Nous espérons également que l’opposition ivoirienne sera solidaire pour exiger les meilleures conditions d’organisation de l’élection présidentielle d’octobre 2020. Nous pensons très sincèrement que cette démarche permettra de dissiper les craintes sur une nouvelle crise ivoirienne et ses conséquences dans une la région Ouest-africaine en proie au péril de l’insécurité.

Dr Babacar DIOP, Secrétaire général des Forces démocratiques du Sénégal (FDS)

Dakar, le 07 janvier 2020

Dans la même rubrique...

La Ministre sud-africaine des Relations Internationales et de la Coopération s’emmêle les pinceaux au Conseil de Sécurité de l’ONU

Actusen

Ordonnance sur le droit du travail…cette parenthèse normative qui se referme

Actusen

Amnesty International, une risée mondiale (par Brahim Ben Barek)

Actusen

Laissez un commentaire